Quand la hyène se taille la part du lion, et vice-versa

Dans le Roi Lion, c’est très clair : les lions sont superbes, solaires, royaux, et mangent des gazelles, mais c’est quelque part pour leur bien et l’équilibre de la vie, alors que les hyènes, elles, sont de viles créatures, bêtes et fourbes qui se plaisent à vivre dans ce qui semble être soit des cimetières, soit des failles volcaniques, en périphérie des terres baignées de lumière. Bien sûr, les lions sont gentils et les hyènes sont méchantes (bah oui, quand on vit en banlieue, on peut pas être quelqu’un de bien). Et il semblerait que cette vision ultra manichéenne de ces deux carnivores soit très largement partagée, voire même propagée, via les reportages animaliers et autres où les hyènes [présentement les hyènes tachetées] sont généralement présentées comme les “ennemies jurées” des lions. Pourtant, les vies et relations de ces deux espèces sont bien plus nuancées, compliquées et surtout intéressantes qu’on ne l’imagine ! Pour démêler le vrai du faux du fantasmé, je vais vous faire partager les travaux d’une chercheuse formidable que j’ai rencontrée lors d’une mission au Zimbabwé en 2012, Dr. Stéphanie Périquet (docteur et photographe qui a gentiment accepté d’illustrer en partie cet article – merci !), dont la spécialité est l’étude des relations qu’entretiennent les hyènes tachetées (Crocuta crocuta) avec leurs voisins : les lions (Panthera leo) !

En haut le mighty Mufasa et son royaume, en bas, Ed et sa maison.

En haut le superbe Mufasa et son royaume, en bas, Ed et sa maison. Clairement pas le même prix au mètre carré.

Les rois et reines de la savane…
Dans la catégorie “sommet de chaîne alimentaire”, les hyènes tachetées et les lions sont les deux prédateurs les plus abondants d’Afrique. Ces deux espèces partagent près de 95% de leurs aires de répartition (voir ci-dessous) et sont toutes deux majoritairement actives au crépuscule et de nuit. Pour ne rien arranger, hyènes et lions chassent globalement les mêmes proies : principalement des moyens à grands herbivores comme les gnous, les zèbres, les gazelles, les buffles et les éléphants (68.8% de proies en commun). Car oui, les hyènes tachetées sont d’actives chasseuses : jusqu’à 95% de leurs proies sont chassées, et non pas des charognards comme on l’entend si souvent, même si elles ne rechigneront pas à finir une carcasse entamée si l’opportunité se présente. En bref, les lions et les hyènes vivent au même endroit, chassent globalement au même moment et partagent le même régime alimentaire…A l’instar de l’homme et de l’ourse Cannelle, ça va poser problème.

A gauche: l'aire de répartition des hyènes, à droite: l'aire de répartition des lions

A gauche: l’aire de répartition des hyènes tachetées; à droite: l’aire de répartition des lions. Données provenant du site de l’IUCN.

Un voisin dangereux…
Lorsque qu’à l’instar du lion et de la hyène, deux espèces partagent la même distribution et s’intéressent aux mêmes ressources, on dit qu’elles occupent la même “niche écologique”. Or cela pose indéniablement un problème : si la ressource ou l’espace viennent à manquer : il va y avoir compétition. En écologie, la compétition peut revêtir deux formes : la compétition indirecte via la ressource (l’espèce 1 nuit à l’espèce 2 en tapant dans le même stock de steak), et la compétition directe par interférence (l’espèce 1 file une raclée à l’espèce 2 et/ou lui vole son steak).
Typiquement, la mauvaise réputation des hyènes vient notamment de l’idée qu’elles volent les proies durement chassées par les lionnes. Et voler c’est mal, et pas sympa. Et c’est vrai, en plus. En effet, quand les hyènes sont nombreuses et qu’elles sont en large majorité par rapport au groupe de lionnes qu’elles veulent racketter (environ 4 contre un), alors il arrive qu’elles tentent leur chance et qu’elles se saisissent de la proie des lionnes. Mais ce qu’on dit rarement, c’est que les lions font pareil, et bien pire ! Si l’on regarde les chiffres de plus près : quand les hyènes repèrent un groupe de lionnes ayant attrapé une proie, elles volent la proie dans ~35% des cas, mais ce chiffre s’élève à 70% dans le cas où ce sont des lions qui repèrent un groupe de hyènes avec une proie ! Dans certains cas extrêmes comme dans le cratère Ngorongoro* (Tanzanie), il est courant que les lions ne subsistent qu’à partir de proies volées aux hyènes.

Lionne copyright Hyène copyright

Le nombre fait la force : en cas de rencontre et de conflit, c’est le nombre qui donnera l’avantage à l’une ou à l’autre espèce. Cependant, les hyènes sont plus souvent victimes de vol que les lions, contrairement à la croyance populaire.

Un autre paramètre à prendre en compte : les hyènes ne volent pas quand un lion (mâle) est présent pendant la chasse pour la simple et bonne raison que les lions représentent un danger mortel pour elles. De même, elles céderont leur proie plus facilement si c’est un groupe de lions mâles qui les agressent. Sept études portant sur les relations hyènes-lions ont mis en lumière que les lions (principalement des mâles adultes) sont la principale cause de mortalité chez les hyènes (adultes et juvéniles !). Les mises à mort surviennent principalement pendant le vol de proies, mais peuvent également se faire sans raison apparente, juste parce qu’une hyène a eu le malheur de croiser le chemin d’un lion. A l’inverse, très peu d’observations ont été faites de hyènes tuant des lions.

Les lions sont parmi les causes majeures de mortalité des hyènes. Copyright de l'image à Stéphanie Périquet !

Les lions sont parmi les causes majeures de mortalité des hyènes. Pas si sympa que ça le Mufasa. 

Des relations tendues…Mais pas que…
A la vue des problèmes de voisinage, on peut légitimement se demander comment ces deux espèces arrivent tout de même à cohabiter dans un même espace. Et bien il semblerait que malgré des événements conflictuels voire dramatiques, ces deux espèces profitent l’une de l’autre de façon égale. En effet, bien que les lions volent plus souvent que les hyènes, la quantité de nourriture gagnée grâce aux chasses de l’autre espèce, soit par vol, soit en mangeant ce qui reste sur les carcasses abandonnées, est équivalente. Comment est-ce possible me direz-vous? Et bien simplement parce que les hyènes qui n’ont pas l’avantagede la force sont cependant bien plus efficaces pour dévorer des restes puisque leur système digestif unique est capable de digérer peau, os, et viandes sèches ou pourries, ce que les lions eux, sont incapables de faire. Elles feront donc meilleur usage de ce qu’elles prendront aux lions.

Scène: les lions sont arrivés les premiers sur une carcasse, puis les hyènes sont arrivées. Manœuvre d'intimidation, mais sans succès, les lions ont conservé leur trouvaille !

Scène prise dans la réserve de Hwange au Zimbabwé : les lions sont arrivés les premiers sur une carcasse, suivis d’un groupe de hyènes. Manœuvres d’intimidation, mais sans succès, les lions ont conservé leur trouvaille ! 

Par ailleurs, lorsque la compétition devient trop importante, des manœuvres d’évitement peuvent être mises en place. Par exemple, il a été démontré que lorsque le nombre de lions augmente dans un secteur, les hyènes ont tendance à changer de régime alimentaire en se focalisant sur la consommation de carcasses de grands animaux comme les girafes et les éléphants et évitent leurs proies habituelles qui s’avèrent être les mêmes que les lions. De même, les hyènes ont tendance à se nourrir en plus petit groupe lorsque la population de lions est importante. Pourquoi? Simplement parce que un des éléments qui permet aux lions de savoir que des hyènes ont attrapé une proie, c’est qu’elles font du BRUIT. Beaucoup de bruit, trop de bruit ! Les chercheurs ont donc émis l’hypothèse qu’en se nourrissant en plus petits groupes, les hyènes réduisent leur niveau sonore et donc la chance d’être détectées par des lions.

cutie

Elle est pas trop choupinette ?!

Finalement…
… comme on peut le voir, la relation hyène/lion est bien différente de ce qu’elle apparaît dans la plupart des médias. Les procès en fourberie des hyènes et l’image de victime des lions ne sont pas tant mérités ! Les deux sont de redoutables prédateurs des savanes africaines, luttant pour survivre dans un milieu parfois hostile. Les rencontres peuvent s’avérer explosives, mais l’un profite également de la présence de l’autre ce qui leur permet de cohabiter dans les réserves naturelles. Cependant, avec la réduction des espaces protégés, il est à craindre que la compétition augmente rendant cette cohabitation plus difficile…
Pour finir sur une note pacifique, je vous partage cette scène miracle capturée dans le Maasai Mara, où des lionnes et des hyènes se nourrissent sur la même proie dans le respect des limites de chacun (comme quoi, tout est possible) !

Quatre lionnes se sont invitées sur la carcasse d'un buffle fraîchement abattu par une vingtaine de hyènes. Quelques tartes ont volé mais aucun combat n'a éclaté.

Quatre lionnes se sont invitées sur la carcasse d’un buffle fraîchement abattu par une vingtaine de hyènes. Quelques menaces ont été formulées mais aucun combat n’a éclaté. Scène prise dans le Maasai Mara

Lydie

Références

Périquet S., Fritz H. & Revilla E. (2014) The Lion King and the Hyena Queen: large carnivore interactions and coexistence. Biological Reviews.

Périquet S. et al. (2015) Spotted hyenas switch their foraging strategy as a response to changes in intraguild interactions with lions. Journal of Zoology.

Wikipédia: Spotted Hyena

*A tous les fans de Zelda, je pense que le nom “Goron” vient du nom de ce cratère. Et ça c’est cool de le découvrir à 27 ans – en faisant de la science sérieuse.

Laisser un commentaire